12 février 2020

Carnet de voyage - Le Svalbard en peaux de phoque

Toujours plus au nord !

Après la Norvège et l'Islande, notre voyage de skieur se poursuit comme une quête, toujours plus au Nord... Comme pour aller vers l'ultime, réaliser le rêve de tout skieur, celui de glisser sans que cela ne s'arrête, tenir indéfiniment la ligne, la ligne de pente, la ligne directrice du ski comme prétexte au voyage.

Toujours plus au Nord ? Pourquoi ne pas aller skier là où le jour ne se couche pas en hiver, ce jour permanent et cette lumière si troublante qui inonde ces vallées et ces sommets pyramidaux à perte de vue, vers ces glaciers qui plongent dans l'océan.

Ce dernier endroit resté si sauvage, ce rêve de tout skieur n'est pas une chimère. Il existe encore bel et bien là-haut au milieu de l'Océan Arctique un monde préservé, en lien direct avec les éléments : ceux de la montagne et de l'océan.

Il s'agit de l'archipel du Svalbard, le territoire des ours polaires, ils y sont plus nombreux que les hommes. L'homme quant à lui ne maitrise rien de l'élément. Il ne vit que sur l'île de Spitzberg dont la principale ville est Longyearbyen, environ 2500 âmes... Le reste de l'archipel, bien plus vaste, est vierge et blanc de toute trace. Pour le skieur, prévoir du matériel de randonnée à ski, des vivres et un fusil... Bienvenue au bout du monde.

Svalbard Ski
Guide pratique svalbard

Si tu me parles d'un bon ski trip de fin de saison au nord du nord, je te répondrai qu'en fin de saison, vu que t'es bien en forme, l'idéal est de s'organiser un bon plan de cabotage rando sur un quatre mats à l'ancienne. Un rafiot qui sent bien bon le bois et l'humidité, le top pour explorer comme il se doit l'un de ces spots restés sauvages, du blanc de blanc, bien poudreux si possible, le tout bardé de lignes et couloirs à l'infini.

Fjord Svalbard

Cette discussion on aurait pu l'avoir au comptoir du café du commerce, mais comme tu le sais, qui trop écoute la météo reste au bistrot. Sauf que moi le bistrot...

Le plan c'est le Svalbard, une île qui dépend de la Norvège, une des terres les plus septentrionales du globe. Tout est calé : la housse pesée au gramme près, les billets d'avion, le bouquin, le matos, des rêves de lignes infinies plein la tête, blanches et poudrées. D'ici là, les 48h à venir s'annoncent comme une étrange déambulation d'aéroports e aéroports. Le transfert, le décalage, le bonheur de se laisser aller en mode décalé, de se laisser aller au ralentissement, tout en observant le flow des gens en plein speed. Une sorte de recul sur la vie...

Le presque faux départ

Et puis voilà, quelques heures plus tard, l'imprévu du départ est déjà là... Le plan idyllique tombe soudainement à l'eau. Le SV Linden, bateau qui devait être le vecteur du trip est en panne, moteur cassé. Pas de plan B. Notre contact est occupé à gérer la réparation de son rafiot, " tu sais, ici tout est différent, tout prend beaucoup de temps. Le bateau ne sera pas réparé avant trois semaines... Désolé, vous pouvez appeler mon pote guide, mais je ne sais pas s'il pourra gérer...

Et là je me dis : " T'as plus qu'à monter à la croix de Chamrousse, ça t'apprendra à tirer des plans sur la moquette ".

Il est 22h. On décolle à 9h le lendemain, pas de nouvelles d'Emil, le guide. Pour finir, un rapide message nous arrive enfin : " Venez, on se débrouillera, mais s'il vous plait, vraiment venez...". Même si ce n'est pas du Baudelaire, on se sent touché par la sincérité de la phrase. Le trip vient de t'aspirer directement avant même que tu ais fermé la porte de chez toi. L'imaginaire se remet en route. Pour faire concret, on se réserve une seule nuit dans un backpacker à Longyearbyen, le moins cher. C'est un ancien hébergement pour les mineurs du coin. Pour le reste on verra bien, on se débrouillera sur place.

paysage svalbard

à la découverte de longyearbyen

On survole un jour blanc depuis plus de deux heures. Dessous, le plafond nuageux est très bas. Il laisse apparaître de temps à autre un bout de côté de nul part. L'avion se pose sur une piste bien gelée et blanchie par une neige froide, légère poussée par le vent. Le froid est saisissant, malgré le soleil qui inonde le fjord d'une lumière d'un jaune très chaud qui contraste fort avec le froid ambiant. C'est complétement irréel. L'aéroport est excentré de Longyearbyen. Il y a quelques locaux, une piste et c'est tout. Tellement confidentiel qu'on se croirait en plein James Bond. Devant l'aéroport est érigé un panneau, celui qui porte des flèches précisant diverses directions et la distance qui nous sépare du reste du monde. Le signe le plus visible est l'avertissement rouge et noir, avec le dessin de l'ours polaire...

Le bus nous emmène en direction de Longyearbyen, nous croisons un port, sûrement pour charger des navires pleins de minerai de charbon, en mode industriel.

svalbard eider

Le centre-ville très coloré est aussi dense qu'un village du fin fond de la Creuse. Une supérette, des maisonnettes bien alignées et divers hôtels et pensions de mineurs. Autour de nous, des montagnes partout. Leurs flans sont perforés de vieilles mines de charbon désaffectées, dont certaines sont encore reliées par un réseau de wagon aériens qui file vers le port en survolant Longyearbyen. Autant te dire qu'ici le passé charbonnier est omniprésent, voire même pesant. Impossible de ne pas penser à ces mineurs qui ont gratté des nuits entières le sous-sol des alentours... Et ici la nuit dure bien six mois ! C'est dans cette ambiance et cette lumière irréelle qu'on va passer notre première nuit.

Ville svalbard

Quelques heures plus tard, il fait jour... Euh encore jour depuis hier ! Cela dit, la lumière est plus piquante, il fait grand bleu. La nuit a posé une pellicule de poudre, tout est beau. Nous avons une chance incroyable à ces latitudes, où la météo est sans pitié la plupart du temps. L'axe principal de la ville plonge dans le fjord Adventfjorden. C'est un vrai modèle de perspective sorti tout droit d'un bon vieux Sergio Leone, mais en mode caillante. Il se dégage de cet endroit un vieille ambiance de western, à la sauce mine de charbon. C'est le pur ADN du Svalbard.

Svalbard ski

De l'autre côté de l'Adventfjorden, on voit cette face, en arc de cercle, comme un vieux cône dont l'un des côtés se serait effondré. C'est le Hiorthfjellet, le parfait arc de cercle, graphique, strié de couloirs et de lignes. J'ai passé des heures à le regarder, comme aspiré par cette facce de manière obsessionnelle. Comment le skier, sur quelle exposition, par où monter faire cette ligne très esthétique, ou encore celle-là plus exposée etc... A l'heure où j'écris ces lignes, soit près de quatre mois après, je suis frustré de ne pas avoir pu la skier. Je suis encore complètement habité par cette destination.

svalbard ski
Garban
À propos de l’auteur
Bruno Garban
Avec un nombre incalculable de virages dans les poudreuses du monde entier, Bruno a glissé sur les pentes les plus exotiques (Bulgarie, Liban, Caucase, Arménie, Abkhazie, Kamtchatka, Kazakhstan) et continue d’explorer l’univers blanc. Né en 1973, il habite près de Grenoble, côté Chartreuse, avec sa femme et ses deux filles, où il est clerc de notaire, métier dont il s’échappe régulièrement pour voir ailleurs si la neige est plus blanche. Le ski n’étant bien sûr qu’un prétexte au voyage dans les pays les plus «tordus». Il partage la plupart de ses aventures avec son photographe et ami Xavier Ferrand.
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